EMERGENCY
Exposition de Guido Bernasconi
ABSTRACT: Guido Bernasconi thinks about the implications of the virtual, of the streams of images that overwhelm us, even paralyze us. Interested in the medium that makes, or is, the message, he questions us about our possibilities of still constructing desirable futures, about a confinement at work in the bombardment of images of which we are victims, about a form of apocalypse cognitive that awaits us.
Guido Bernasconi réfléchit aux implications du virtuel, des flux d’images qui nous submergent, voire nous tétanisent. S’interrogeant sur le médium qui fait, ou est le message, il nous interroge sur nos possibilités de construire encore des futurs désirables, sur un enfermement à l’œuvre dans le bombardement d’images dont nous sommes victimes, sur une forme d’apocalypse cognitive qui nous guette. Nous avons tous vécu collés aux images des tours du World Trade Center qui se sont effondrées en boucle continuelle, nous montrant les hommes et les femmes prisonniers des flammes qui se jetaient par les fenêtres. Luc Lang, dans 11 septembre mon amour[1], avait alors écrit un texte admirable sur cet événement et la sidération que les écrans avaient provoquée.
C’est cette sidération, cet enfermement provoqué par les écrans que Guido Bernasconi questionne. Il fait des arrêts sur image – interrompant le flux continu d’images qui nous engloutit tel un torrent fou. Il retravaille ces images au spray avec des chablons, une forme de street art réflexif, une manière de se réapproprier les images, de dire ce qui est parfois caché sous le visible, rendant compte de la non neutralité de ces images. Puis, il introduit du texte, à la manière des surréalistes qui nous empêche de digérer l’image de manière passive, créant un champ de tensions fécondes. Enfin, il imprime ces images sur des toiles leur offrant ainsi une matérialité.
Hartmut Rosa[2] a montré que nous devons rendre le monde indisponible et tenter, notamment par des interventions presque contre-intuitives, de se réapproprier le monde, de lutter contre une accélération qui devient une aliénation. L’utopie des fondateurs des réseaux numériques semble en effet bien lointaine. L’agora s’est transformée en arena[3], dit Patino, et en dystopie pourrait-on ajouter. Beaucoup se repentent. « Qu’avons-nous fait ? ». De nombreux philosophes dénoncent les aliénations nées des accélérations technologiques, les psychologues alertent sur l’effet dévastateur de la connexion sur la psychologie humaine. Le rêve d’internet avec sa numérologie (le web 1° connecte les informations et les institutions, le web 2° instaure l’interaction entre les individus, le web 3° est sémantique et lie les savoirs, le web 4° lie les intelligences) repris comme un catéchisme (et les symboles religieux sont légions dans l’œuvre de Guido Bernasconi – telle une nouvelle spiritualité sans spiritualité, les missiles inversant les flèches des cathédrales). Le capitalisme numérique a produit une prédation incroyable, économique, mais aussi psychique sans souci du bien commun.
Les experts du Near Future Laboratory estiment que l’emprise du numérique crée de nouvelles pathologies, des fragilités mentales, des anxiétés. Ce sont ces pathologies qui sont montrées : la peur d’être hors- jeu, hors course – avec les écritures qui envahissent les toiles : NO EXIT, BLACK OUT, …, la schizophrénie (LOST sur le mémorial de la Shoah à Berlin qui devient un labyrinthe inquiétant, le labyrinthe d’une mémoire zappée alors que tout est disponible en un clic), l’assombrissement des miroirs déformants avec un autre qui s’efface, la peur d’être invisible (INVISIBLE), la marchandisation du monde et des êtres, …
Les couleurs particulières des œuvres de Guido Bernasconi nous rappellent aussi qu’avec les écrans « les nuits nous ont quittés »[4], une expression de Bruno Patino, que s’est installé un monde de veille intranquille, les écrans dérangeant l’horloge interne du dormeur, l’envahissant et l’enfermant dans sa toile, telle une immense araignée qui paralyse sa proie. Les œuvres de Guido Bernaconi évoquent l’ambivalence des images virtuelles, attirant et emprisonnant, mettant sous cloche les adolescents, les amputant de leur imaginaire. ANGEL DUST évoque le monde de l’addiction, la poussière d’ange promise et aussi de par la disposition et l’image suggérée, un saint suaire, un Noli me tangere christique, Guido Bernasconi montre que les écrans sont devenus les nouveaux dieux qui nous asservissent, toutes et tous, têtes baissées, signes de soumission devant les écrans, dévorés par la peur de ne pas avoir de messages, de n’avoir pas eu 500 visiteurs sur la vidéo postée sur YouTube, culpabilisés en permanence de ne pas avoir « tweeté » quelque chose de « fun ».
Travaillant avec une volonté de méthode fractale et de chablons qui répètent les mêmes motifs, Bernasconi nous fait penser aux algorithmes qui trient nos recherches pour nous offrir du même, en boîtes, brisant tout espoir de vivre-ensemble car créant des infinités d’Umwelt, des fractures sociales incroyables. En arrêtant ce flux, il tente de montrer que nous pouvons lutter contre la domination de l’économie de l’attention, réinstaller au cœur du numérique et par le numérique les potentialités émancipatrices de cet outil et réinstaurer du narratif, domestiquer l’outil au lieu de nous rendre esclave de l’outil, « sanctuariser » les zones de réflexion hors connexion, ralentir.
En captant ces images, mais en nous les montrant à hauteur d’homme, Guido Bernasconi refuse de faire de nous des esclaves, refuse de faire de nous « des drogués hypnotisés par l’écran ». Il nous incite à voir l’inhumanité de la précarité sociale, affective, intellectuelle, mais nous appelle à analyser nos pulsions, les séductions en jeu, les fausses évidences et à nous réinventer des imaginaires.
Martine Walzer Palomo, historienne de l’art, Lycée Blaise-Cendrars
La Chaux-de-Fonds, le 12 mai 2022
[1] Luc Lang, 11 septembre mon amour, Paris, Stock, 2003.
[2] Hartmut Rosa, Rendre le monde indisponible, Paris, La Découverte, 2020.
[3] Bruno Patino, La civilisation du Poisson rouge, petit traité sur le marché de l’attention, Paris Grasset, 2019, p. 49
[4] p.19